Rappel d'un article que nous avions publié il y a un an, à l'occasion de la décapitation, qui avait fait beaucoup de bruit, d'un otage français par des djihadistes se réclamant de l'Etat Islamique. A quelques mots près, cet article aurait assurément pu être republié dans le contexte actuel des récents attentats à Paris. Comme pour dire que rien, ou presque, n'est vraiment nouveau sous le soleil de la géopolitique mondiale...
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Il doit certainement y avoir une ou plusieurs choses qui m'échappent.
Peut être ne suis-je pas assez intelligent pour bien comprendre le véritable sens des mots. Ces mots de « civilisation », « barbarie », « liberté », « dignité », que l'on nous assène, nous bassine, depuis l'annonce médiatisée du meurtre, par des prétendus « djihadistes », de l'otage français. Tué, selon les termes mêmes du Président Hollande, « parce que citoyen d'un pays qui défend la dignité humaine contre la barbarie » (sic). Faisant écho à l'indignation générale (et légitime) de la société française - médias, politiques, intellectuels, musulmans redoutant l'amalgame. Et celle (moins légitime) de la « communauté internationale », apparemment plus que jamais déterminée à protéger ses valeurs de « civilisation » et de « liberté », contre le terrorisme et la « barbarie » des « fous d'Allah ».
C'est vrai. Je peux ne pas avoir la brillance d'un Strauss-Khan remuant, ou même, tiens, la fragrance d'un Zemmour caustique. Mais je ne me pense pas plus manchot pour autant. Au point de ne pas comprendre que le monde - notre monde - est plus complexe que cela. Que cette logique binaire. Comprendre que cette division manichéenne entre, d'un côté, les « Bons », exempts de toute forme de « barbarie » et preux Chevaliers, sans tâche, de la Justice et de la Civilisation Universelle, et, de l'autre, les vilains « Méchants » musulmans (ou « islamistes », c'est selon) sans foi ni loi, n'est qu'une grossière fabrication politico-médiatique. Un ultime instrument de propagande idéologique envers les masses incultes et consommatrices de tout que nous sommes devenus. Pauvres moutons de Panurge médiatiques, intellectuellement piégés dans la triste prison connectée de leurs iPhones cyclopes...
Qu'en est-il réellement ?
Dans ce combat, deux camps s'affrontent. Pas plus. Des Méchants contre d'autres Méchants. Des musulmans peu éclairés, extrémistes et méchants, car n'hésitant même plus à s'en prendre lâchement, au nom de Dieu, à des innocents. Contre des États cyniques, démagogiques et aussi méchants. Ou même plus. Avec, toutefois, une méchanceté plus « démocratique », plus comestible, plus rayonnante, car affublée des oripeaux étincelants du politically correct. Deux camps « barbares » que soutiennent des opinions publiques, souvent « bonnes », elles, mais innocentes ou manipulées (quoique non moins coupables), qui font les frais de cette nouvelle guerre et s'alignent, sans véritable discernement, pour un camp ou pour un autre. Partisan d'aucun de ces deux camps de la Barbarie, je me réclame, de tous, invétéré « non aligné ». Not in my name, me disé-je, aussi, sans hashtag superflu, cette fois-ci...
Tous ces citoyens, ainsi, qui se scandalisent (à juste titre) de la décapitation ignoble et « barbare » de Hervé Gourdel, ont-ils simplement pensé ou même eu le temps, dans ce tumulte émotionnel et médiatique insoutenable, de se poser les bonnes questions ? Des questions, certes, plus qu'élémentaires, n'eussent-été l'hypnose et le lavage de cerveau en « temps réel ». Par exemple : quels processus furent à la base de la création du nébuleux « État Islamique » (EI) qui est subitement devenu - ex nihilo - l'ennemi Nº 1 ? Quelles sont les véritables responsabilités de leurs États Cyniques (EC) dans ces processus qui, auparavant, l'on semble l'avoir oublié, avaient créé l'épouvantail, aujourd'hui mystérieusement disparu, d' « Al Qaïda » ? Quels calculs géostratégiques, quels intérêts économiques (pétrole) et politiques (Iran/Israël), quelles obscures accointances avec les émirats renégats d'Arabie Saoudite et du Qatar, quelles « barbares » compromissions avec les Droits de l'homme et ces mêmes valeurs de « civilisation », ces États dits démocratiques ont pu se rendre coupables pour produire ce nouveau monstre terroriste à l'affiche ?
La belle affaire que de s'autoriser, au nom de ses intérêts étroits, toutes les entorses possibles et imaginables aux droits les plus élémentaires des peuples, au point d'y créer, avec une désinvolture assommante, des désastres profonds et sanglants, pour se lever un beau jour et crier à la barbarie et à l'injustice ! De qui, sacrebleu, se moque-t-on ?
Ce monde - notre monde - est devenu « barbare » par essence. C'est un fait. Et depuis bien longtemps. Hélas ! Au su et au vu, pour ne pas dire souvent avec la complicité, passive et confortable, de nous tous. L'iniquité de son système économique et financier, dominé par une oligarchie impitoyable, qui se partage l'essentiel des richesses mondiales et qui n'hésite jamais à sacrifier des centaines de millions d'êtres humains scandaleusement confinés à la part congrue. Les choix stratégiques douteux des pays de la pseudo « communauté internationale » (mon œil ! - funeste conglomérat privatisé et moralisé du diktat de quelques nations puissantes, oui !) qui ne cessent de créer, directement ou indirectement, des conflits (dont les armes sont fabriquées et vendues par ces mêmes nations, tiens !, qui jouent ensuite aux pompiers humanitaires) et des guerres civiles un peu partout à travers le monde (Irak, Libye, Ukraine etc.). La complicité, le silence ou la léthargie plus que « barbare » de ces mêmes puissances « civilisées » devant les génocides et les massacres de peuples entiers (Palestine), au nom d'intérêts et d'alliances militaro-idéologiques sans nom. Tout ceci, et bien d'autres exemples (crises écologiques, culturelles, métaphysiques) montrent que l'humain, au nom duquel ce combat de la « dignité » est censé être mené, a été depuis longtemps vidé de son sens. Et en toute connaissance de cause. Et que les valeurs de civilisation que l'on nous agite crânement à la face dans les nombreux sommets, ne valent, au fond, pas plus qu'un chiffon rouge. Une simple muleta pour stimuler ou harnacher les vaches folles et meuglantes, car délobotimisées, des opinions publiques de nos « démocraties » modernes.
Pffffff !
Il nous aurait bien fallu, fussions-nous un tant soit peu conséquents avec nous-mêmes, tenter au moins de répondre à ces questions, du reste, assez basiques. Aussi ignoble et lâche que soit l'acte des prétendus djihadistes affiliés à l'EI, en quoi celui-ci serait-il plus ignoble et plus lâche que le récent meurtre de MILLIERS d'enfants palestiniens, ces douces cervelles éclatées sous les durs missiles de Tsahal, petits poings fermés et jambelettes estropiées à jamais, amoncelés sous les ruines de Gaza, sous l'œil hypocritement passif de cette même « communauté internationale » ? Parbleu ! Le prix d'une vie est-il désormais fixé en fonction de la bourse des valeurs médiatiques et politiques ? Est-ce bien cela, Monsieur Hollande, l'humanisme ? Les Droits de l'Homme ? Droits de quel « homme », pas l'Homo-Palestinus, je suppose... Les 2000 morts tout chaud de Gaza ne méritent-ils pas nos drapeaux en berne ? Pourquoi devrions-nous persister à avaliser stupidement une telle hiérarchisation, inhumaine et de la plus pire des « barbaries », qui se déroule tous les jours sous nos yeux aveugles ? C'est quoi cette capacité d'indignation sélective ?
Comment pouvons-nous regarder, sans même plus nous en émouvoir outre mesure, le spectacle déchirant du peuple libyen, créé par le droit d'ingérence de cette même communauté internationale, comme nous le faisons volontiers pour nos concitoyens ? Avons-nous la mémoire si courte pour ne pas nous souvenir des mensonges encore frais et avoués de Colin Powell sur les prétendues « armes de destruction massive » qui valurent au peuple iraqien son supplice actuel depuis plus d'une décennie ? Savez-vous seulement où en étaient, le jour de l'assassinat d'Hervé Gourdel, les estimations des victimes de la guerre en Syrie ? Près de 200 000. Rien que ça ! Des centaines de milliers d'autres Hervés, pères de famille, mères, destins tragiquement fauchés. Décapités. Devant les tergiversations et calculs géostratégiques innommables de la communauté internationale, qui empêchent l'ONU de remuer le plus petit machin pour arrêter le massacre d'Assad. Se contentant de résolutions grandiloquentes et creuses pour, peut être, se donner bonne conscience. Suprême coquetterie mesquine et diplomatique de la « real politik » !
Et, vous savez quoi, ce qui est le plus malheureux dans tout ça - le plus « barbare », je dirais, dans cette histoire -, c'est que très peu d'intellectuels et de leaders d'opinion osent désormais rappeler ouvertement ces vérités triviales aux grandes puissances. Préférant se lancer, pour les plus « courageux » d'entre eux, aux diatribes partiales et parcellaires sur l' « intolérance », la sauvagerie des « barbares », la nécessaire « introspection » des musulmans (plus ou moins mis dans le même sac des assassins) et tutti quanti. Au moment où la plupart des intellectuels et leaders musulmans, désormais apeurés ou gênés aux entournures par la tournure stigmatisante des événements, prônent une relecture du texte sacré selon les principes d'un Islam dit « des Lumières », se recroquevillent sur la défensive, s'échinent à montrer patte blanche, pour ne pas faire le jeu de l'extrême-droite. Consentant, ce faisant, sans même sans rendre compte, à avaliser le paradigme Civilisation/Barbarie qui veuille que ce soit les Mahométans/barbares qui doivent, seuls, se réformer et tendre vers l'Occident prétendument parfait des Lumières. Le bâton du « terrorisme idéologique » ambiant et des suspicions, qui risque de les priver à jamais de toute chance de brillants éditoriaux à la une du « Figaro », du « Times » ou du « Washington Post », et la carotte des promotions médiatiques, académiques et économiques sont passés par là. Les médias modernes ayant aujourd'hui pris la place de l'Inquisition. La stigmatisation gratuite et bavarde, celle du bûcher et de la question. La « bien-pensance » somnolente, celle de la « libre-pensée » subversive. Les nouvelles Lumières de l'obscurantisme démocratique, celle de l'humanisme dans Dieu des Lumières. Nos moyens de vivre, lâchement, insidieusement, ont plus que jamais pris le pas sur nos raisons de vivre. Cette civilisation nous a assurément tous décapités...
# Triste barbarie 

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